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A Tunis le vélo se rebiffe

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14/06/2018

Dans la capitale tunisienne, des militants du vélo cherchent à se « réapproprier » la ville en organisant des rassemblements qui forcent les habitants à changer leurs habitudes.

Par Frédéric Bobin (Tunis, correspondant) LE MONDE 14.06.2018

LETTRE DE TUNIS

Le garde du palais présidentiel a roulé des yeux incrédules en voyant débouler la petite troupe à cycles. En face des grilles du palais de Carthage, l’agent est plus habitué aux convois officiels, carrosseries noires et vitres fumées. Là, pourtant, c’est un gros peloton de deux-roues, mollets à l’air et mines joviales, qui dévale en chuintant dans la nuit d’encre. Après la grande torpeur des après-midi reclus de ramadan, les rives du golfe de Tunis s’ébrouent. L’iftar, la rupture du jeûne, a comme réveillé tout un peuple qui sort soudain goûter à la fraîcheur du soir, à pied, en voiture ou à… vélo.

Ce soir-là, les adeptes de Vélorution s’étaient donné rendez-vous devant un café près de la mosquée de La Marsa avant de s’ébranler vers Carthage pour une séance ciné. Vélorution, c’est une association prêchant la révolution du vélo en Tunisie, une sacrée cause dans un pays où le tout-bagnole tyrannise la voirie. Le cousinage avec le mouvement international du « critical mass » (masse critique), né à San Francisco au début des années 1990, est revendiqué.

Balbutiements

Depuis une petite année, Tunis est aussi – comme ailleurs – le théâtre de ces rassemblements de vélos dans les artères de la capitale, processions forçant le passage, brisant les habitudes, s’ouvrant des brèches dans une chaussée jusque-là imprenable. Le vélo, ce laissé-pour-compte de la cité, cet opprimé du trafic, se rebelle. Et ce n’est pas un hasard si Vélorution a un soir déployé ces brigades de VTC/VTT sur l’avenue Bourguiba, le cœur politique de la capitale, là où s’exhale l’air du temps.

Le phénomène en est encore à ses balbutiements mais il imprime sa marque, insensiblement. Il révèle l’émergence d’une nouvelle culture urbaine, plus respectueuse de l’individu, du qualitatif, de la pluralité. Une esquisse de réponse, minuscule réplique, à l’engorgement des villes et au déficit de transports publics -, même si Tunis n’est pas Le Caire. « Les gens réfléchissent de plus en plus à des alternatives, souligne Hamza Abderrahim, le président de Vélorution. Ils réalisent que le vélo est une solution. » Ce soir-là, Hamza était de la sortie à Carthage, guidant avec assurance le peloton le long des ruines de la basilique de Damous El Karita, legs de l’époque byzantine, enclos de colonnes brisées surgies des tilleuls.

Ingénieur en mécanique, Hamza Abderahim pédale chaque jour 20 km – aller et retour – pour se rendre à son lieu de travail. Au début, les automobilistes étaient désemparés par sa présence. « Ils me regardaient comme si j’étais un extraterrestre ». Le vélo dans l’inconscient collectif, c’est le véhicule du pauvre, pas celui d’un citoyen rêvant d’un urbanisme à visage humain. La perception a fini par évoluer. « Parfois, dans leur regard, je sens comme une approbation dans le genre : “Bravo, vous avez compris la vraie vie.” »

Lors de ses trajets quotidiens, Hamza Abderrahim s’inquiète bien sûr de sa sécurité. Le chauffard peut menacer à tout instant. « Mais les conducteurs font en général attention », nuance-t-il. Il faut dire qu’ils ont déjà une longue histoire d’acclimatation avec les piétons qui, à Tunis, n’en font qu’à leur tête, traversent au feu vert et hors des passages cloutés, au mépris de toute règle. A Tunis, les quatre roues n’ont pas le monopole de l’incivilité.

« Se réapproprier la ville »

Ainsi Vélorution s’affiche inexorablement. La troupe ne rate pas une occasion de se manifester : journée internationale du vélo, « parade » mensuelle ou les sorties cinéma du ramadan. « C’est une manière de se réapproprier la ville », explique Stéphanie Pouessel, chercheuse en sciences sociales et très impliquée dans le mouvement. Les animateurs de l’association demandent à rencontrer des responsables de l’administration, des partis politiques, leur demandent de s’engager à ouvrir des pistes cyclables, des parkings à vélo.

Vélorution est l’une des facettes d’un phénomène plus large, la mobilisation d’une frange de la société civile en faveur d’un urbanisme maîtrisé. Dans un registre assez proche, l’association Winou Etrottoir (Où le trottoir ?) milite pour libérer les trottoirs des voitures mal garées, des empiétements commerciaux illicites et, au-delà, du respect d’un code de la construction bafoué par la spéculation immobilière.

Hors de Tunis, le vélo fait école aussi. Dans la ville portuaire de Sfax, l’association « Les Aventuriers pour le développement », s’y emploie avec quelque succès. Abderrahman Chakchouk, le président de l’association, observe une incontestable évolution des mentalités. « Il y a peu, les gens disaient que le vélo, c’était débile ou que c’était juste un truc de gosses, témoigne-t-il. Mais on voit maintenant de plus en plus de gens se rendre au travail en vélo à Sfax. »  

Reste un lourd défi. Les cyclistes qui s’aventurent trop profondément dans les campagnes, surtout s’ils sont étrangers, auront probablement affaire à la police. Au Kef, non loin de la frontière algérienne, un couple de cyclotouristes américains a récemment été suivi au millimètre au fil de son parcours par un convoi de police. Motif : sa « sécurité ». Une telle proximité est pour le moins irritante mais compréhensible, les autorités tunisiennes craignant qu’il arrive quoi que soit à des touristes étrangers dans des zones frontalières sensibles. Il en va aussi de vieilles habitudes de contrôle qui ont la vie dure. Les cyclistes tunisiens, eux, échapperont à une vigilance aussi sourcilleuse. Le vélo, cette nouvelle frontière.


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